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 Le Chevalier de Sombre-Mort (Foenidis)

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Foenidis
KaioshinKai
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MessageSujet: Le Chevalier de Sombre-Mort (Foenidis)   Dim 27 Mar - 17:39

"Le chevalier de Sombre-Mort" est un texte gagnant du concours de nouvelles pour lequel il a été écrit.

Oh... juste un concours du forum d'écriture sur lequel je suis modo, c'est d'ailleurs à cause de ça que j'ai participé, car je ne fais jamais de concours en écriture, je n'en ai pas le niveau. Je ne m'attendais pas à la victoire de mon texte, car au moment où je l'ai écrit, j'ai été malade... plusieurs jours à 40 de fièvre sur lesquels j'ai eu un peu de mal à reprendre le dessus, en plus je n'avais pas vraiment d'idée originale... et j'ai manqué de temps. Sombre-Mort est donc un texte non travaillé, un premier jet comme on dit.

Donc ne vous attendez pas à des merveilles !

Le scénario est d'une banalité affligeante et la chute hyper prévisible... bref, j'ai vraiment été surprise de le voir remporter ce vote, j'aurais trouvé normal qu'il finisse en queue de classement, surtout au vu du niveau des autres candidats.

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Le chevalier de Sombre-Mort



Tout rayonnait en ce début de matinée. La chaleur d'un soleil gaillard dissipait les derniers replis de brume et l'éclatant tapis des fleurs de pissenlits s'éveillait pour reprendre comme en écho l'éclat de l'astre du jour. Des quelques masures blotties dans le creux de ce paysage vallonné montaient déjà les silhouettes courbes des travailleurs des champs, l'outil sur l'épaule et le pas laborieux, ralenti par le poids des sabots. De l'autre côté des maisonnettes, de petites taches colorées couraient avec la légèreté des pieds nus derrière un maigre troupeau constitué de chèvres, de quelques moutons et d'une vache suitée de son veau ; tout ce petit monde se lançait joyeusement à l'assaut des pâtures généreuses en cette époque de l'année. Sur la droite, trois robes aux couleurs éteintes, des paquets sous le bras, gravissaient le sentier serpentant jusqu'au château fort qui ombrait le hameau de sa rocailleuse tutelle.

Aucune de ces petites gens, tous affairés à leur labeur du jour, n'avait pris garde à l'ombre qui les observait, dissimulée dans celle de l'orée de la forêt. Il fallut le grondement d'un galop dont le tonnerre s'amplifiait pour leur faire lever la tête.

Chacun resta d'abord figé à la vision de cette monture et de son cavalier dévalant la colline à un train d'enfer. Il faut dire qu'il y avait de quoi ! Le cheval, un solide destrier harnaché pour la bataille, avait la robe plus sombre qu'une nuit sans lune, son ombre éteignait littéralement le soleil des fleurs qui giclaient sous l'assaut de ses sabots furieux tandis que ses crins flottant au rythme de sa course frénétique avaient de loin l'allure informelle d'un voile de crêpe endeuillé. Il était monté par un chevalier dont l'armure noire ne renvoyait aucun éclat, comme si le métal dans laquelle elle avait été forgée absorbait la lumière ; le heaume abaissé, son bras était armé d'une longue épée dont l'acier damassé de noir n'étincelait pas non plus sous les rayons du soleil.

Un hurlement surpassa le roulement de la charge : "Sombre-Mort !"

Comme sortis de transe par l'énoncé de ce nom à la sinistre résonnance, les paysans se murent soudain dans un même élan, un seul espoir : la fuite !

Directement sur la trajectoire du cavalier, les hommes rebroussèrent chemin tout en faisant gicler leurs souliers de bois pour détaler plus vite. Sur le sentier, les femmes hésitèrent un instant entre continuer à monter pour l'abri salutaire des murailles toutes proches et retourner là-bas chercher leurs enfants. Fort heureusement, ceux-ci, vifs et conduits par la plus grande des fillettes, filaient déjà vers le taillis touffus des sous-bois. Devant les chaumières, une grand-mère affairée à pousser les volailles à l'écart des potagers entra précipitamment dans une des bicoques pour s'engouffrer tout de suite dans une autre, les bras pleins des hurlements d'un nourrisson. L'instant d'après, le bois des portes et volets claquait comme autant de verrous dressés entre la vieille femme, des marmots dérangés dans la tiédeur de leur sommeil matinal et la mort.

La mort… Les fuyards des champs la savaient de plus en plus proche alors qu'ils pouvaient sentir le sol trembler toujours plus fort à chaque battement de leurs pieds nus sur le sentier terreux. Le dernier d'entre eux, le plus âgé peut-être, un des plus robustes aussi, stoppa net sa course éperdue pour se retourner. Solidement campé sur ses jambes noueuses, ses mains épaisses se crispèrent sur le manche de sa pauvre serfouette tandis que gonflaient sous le tissu râpeux de ses manches des muscles trempés par bien des saisons de fenaisons.

Le plus rapide des jeunots n'avait aucune chance de courir plus vite que la plus lente des cavales, c'était un fait ! Sa vie de labeur serait bientôt sur le déclin, il valait mieux préserver celle des plus jeunes, de ceux qui avaient encore tant de force à offrir pour nourrir leur monde. Peut-être qu'un coup d'outil bien placé pourrait désarçonner l'assaillant… une fois à terre, il n'y aurait plus qu'à faire fuir sa monture, jamais le chevalier en armure ne pourrait le rattraper avant qu'il ait pu se mettre à l'abri. Les portes des chaumières étaient de bon chêne, elles tiendraient sans problème en attendant les secours qui ne sauraient…

Le brave homme ne put penser plus loin, avant qu'il n'ait même le temps de se rendre compte de ce qui lui arrivait, sa tête roulait dans la lumière dorée des fleurs.

Un appel, "Père !", fusa du petit groupe enfin arrivé au hameau, un cri de désespoir, une main qui agrippe un bras tremblant de colère et de chagrin mêlés, avant l'ultime claquement d'une porte, et le paysage de la vallée était quasiment libre de toute vie ; toute vie, sauf la martiale silhouette d'un chevalier en armure et de sa monture caparaçonnée.

Blodwal avait immobilisé son étalon entre le cadavre de sa victime et les modestes constructions de torchis et de bois. Le chevalier de Sombre-mort ; peu lui importait le surnom dont on l'avait affublé, seul le nombre comptait.

Nul besoin de poursuivre les autres paysans, celui-là suffisait pour le moment. Oh, bien sûr, sa mort n'entrait pas dans le contrat, mais il n'avait pas trouvé de méthode plus efficace pour défier les seigneurs, ses véritables cibles. Pas de temps perdu en parlottes stériles, les châtelains devaient protection à leurs gens, c'était aussi simple que ça.

Une partie de lui saignait toujours au moment de massacrer ces malheureux. S'il avait le sang noble, son père n'avait pas manqué de lui inculquer le respect des travailleurs de la terre. Le lointain territoire de Hautdefer était un fief prospère et où il faisait bon vivre. Mais jamais plus il ne sentirait le parfum des vergers enchanteurs, celui des bocages que lui rappelait l'éclat de cette prairie, ou encore celui des collines ensoleillées par le chant des moissonneurs. Jamais plus les sabots de sa monture ne claqueraient triomphalement sur les poutres du pont-levis de la forteresse ancestrale. Il ne verrait pas la barbe de son père finir de blanchir, ni les traits de sa mère s'anoblir encore avec la grâce de l'âge. Son étalon favori, ses molosses de chasse, son faucon et ses gens se languiraient de leur maître sans jamais connaître la joie de son retour. Avec son départ, Hautdefer était privé de descendance, mais qu'importe !

Il eut envie de relever la face ouvragée de son heaume pour reprendre le morceau de soie caché dans son gantelet gauche, et le respirer une fois encore. Une bouffée de bonheur, voilà qui lui aurait fait le plus grand bien !

La douce, la belle, la merveilleuse Adelise… Que ces qualificatifs paraissaient ternes en regard du souvenir de sa promise, mais il ne savait trouver de mots suffisamment puissants pour nommer les battements de son cœur à chaque pensée pour elle.

Cent nobles vies. Tel était le pacte pour reprendre ce que le destin lui avait injustement arraché. Comment laisser dans les abîmes de la mort une damoiselle d'une telle beauté ?

Cent innocents immolés au nom de l'amour, cent âmes damnées par sa seule volonté… Blodwal y songeait souvent, mais son désir était plus fort que son dégoût. La corvée accomplie, tout à son bonheur retrouvé, il oublierait tout ça. C'était du moins la promesse qu'il s'était fait. Le mieux était de ne pas y penser, se torturer était inutile. Le but et rien d'autre ! Oui, ne pas penser, ne pas regarder la dépouille de ce brave homme éclaboussée par le pollen prometteur d'un printemps au lustre insolemment rieur.

Le cheval sous lui ne manifestait aucune impatience, parfaitement immobile, il était si statique qu'on aurait pu le croire statufié. Pas un mouvement d'oreille, pas un soupir ni un fouaillement de queue ; pas le moindre geste non plus pour brouter la pâture pourtant pleine de promesses à ses pieds. Il ne frémit même pas quand, enfin, résonnèrent les galops de ses semblables sous l'épaisse clé de voûte de la dissuasive entrée de la demeure fortifiée.

Blodwal soupira, fermant un instant les yeux. Il se retint de se signer. Il savait qu'il n'en aurait plus jamais le droit. Il s'apprêtait à amputer une noble lignée de plus, et ce n'était pas de gaité de cœur qu'il allait accomplir sa funeste besogne.

Le numéro soixante six approchait suivi de six gardes en armes. Certains n'avaient pas eu le temps d'ajuster leur équipement et le chevalier sourit presque en remarquant un baudrier bouclé à l'envers ici ou une cuirasse seulement à moitié nouée là. Un des chevaux avait même la têtière qui ne tenait que par une de ses oreilles.

Quand l'homme à l'armure d'acier soigneusement polie immobilisa enfin sa monture en face de lui, le chevalier de Sombre-Mort ferma son esprit aux paroles qu'il ne voulait pas entendre. Toujours les mêmes. Le mieux, c'était quand il tombait sur un rageux qui montait de suite à l'assaut sans autre forme de procès. Bien plus pratique quand on préfère tout ignorer de sa victime, Le numéro suffisait, c'était infiniment moins douloureux. Soixante six… après lui, plus que trente quatre, et ils seraient enfin heureux ! Il partirait loin à l'Est avec sa douce Adelise. Se trouveraient là-bas, paraît-il, de riches pays où il suffirait de faire preuve de bravoure pour être roi. Du courage, assurément après une telle épreuve pour la retrouver, il n'en manquerait pas pour offrir à son épousée la plus merveilleuse des vies.

Quelle poisse, ce numéro là était particulièrement bavard ! Aux mots involontairement saisis au vol, Sombre-Mort comprit qu'il lui faisait la leçon, essayait de comprendre… Son regard finit par croiser celui de son volubile interlocuteur et il constata qu'il s'agissait d'un homme d'un âge avancé, un vieillard presque. Blodwal imagina avec un pincement au cœur son corps racorni flottant dans une cuirasse très certainement désormais trop grande, trop lourde pour des membres fatigués par le temps. Ce n'était pas le premier doyen à venir l'affronter, et cela n'augurait rien de bon.

Peste soit de cette réputation qui le précédait maintenant en tous lieux ! Sombre-Mort ! Il savait mériter ce sinistre nom et imaginait fort bien les racontages qu'il devait faire se murmurer sur les places de marchés, le parvis des églises ou les tables grasses des tavernes. La rumeur, toujours aussi prompte à se répandre que des nuages d'orage après une chaude journée d'été, n'avait sûrement de cesse d'enfler la vérité, d'assombrir encore une réalité déjà épouvantable.

Combien de morts déjà depuis sa rencontre avec celui dont il n'a même pas osé imaginer le nom de peur de prendre conscience de la nature du pacte passé avec lui ? Combien de cadavres dans son sillage ? Combien de braves et d'innocents tombés au nom de la folie d'un amour auquel il n'avait su renoncer ? Il n'aurait pas pu le dire. Seuls comptaient ceux utiles au but final. Cent nobles vies. Pas une de plus, pas une de moins. Les autres ? Les autres n'étaient qu'un mal nécessaire. Le moyen, les conséquences parfois. Qu'importe.

Le silence… enfin.

Aldémar de Tailledur scrutait le démon qui lui faisait face. En dépit de toutes les histoires qu'on lui avait rapportées sur ce fameux chevalier noir qui semblait s'appliquer à décimer la noblesse dans toute la contrée, il était persuadé que l'énigmatique armure cachait bien un homme de chair et de sang. Il avait vu bien des choses dans sa longue vie, voyagé au-delà des frontières du plus lointain des royaumes, combattu des hommes aux coutumes parfois bien étranges et au langage inconnu, ou des animaux effrayants. Mais tous sans exception s'étaient révélés banalement mortels. Oui tous, aussi surprenants ou cruels qu'ils aient pu se montrer, étaient créatures de Dieu. Celui-ci est bien trop puissant pour permettre qu'une quelconque essence démoniaque puisse venir semer terreur et désolation en ce monde.

Et pourtant, pourtant. Personne n'avait pu arrêter ce Sombre-Mort.
D'où venait-il celui qui avait vaincu à la loyale le terrible Hilguebert de Montdoré ou Gallimon de Heurtevent, que sa réputation qualifiait d'invincible ? Sombre-Mort, ce nom semblait sortir des enfers même… Était-ce là son véritable nom ou un sobriquet acquis de sinistre réputation ? Comment démêler le vrai des affabulations quand il se racontait que son heaume cachait une tête sans visage avec des yeux illuminés de flammes noires, qu'on prétendait avoir entendu son cheval hennir comme une meute de cent loups ou que cet animal se nourrissait de nouveau-nés tout juste sortis des entrailles de leur mère ? Les petites gens avaient l'imagination fertile et l'exagération facile dès qu'il s'agissait de sang et de mort. Le vieil homme le savait d'expérience.

Il avait espéré pouvoir obtenir ne serait-ce que des amorces de réponses. Il avait d'ordinaire l'art de faire se délier les langues les plus nouées, celui de mettre en confiance les timides et les peureux, d'exalter les orgueilleux et de faire couler les secrets les plus intimes. Mais là, en dépit de toute sa verve, il n'avait su trouver la faille. L'autre n'avait saisi aucune perche tendue, n'était tombé dans aucune des chausse-trappes pourtant fort habiles, n'avait cédé à aucune émotion, pas même par fierté.

Pas la plus petite trace de réaction, aussi immobile que s'il était fait de pierre. Se pourrait-il que cet homme soit sourd ? Ou que la folie le ronge au point qu'il ne puisse entendre raison ? Mais a-t-on déjà vu possédé aussi calme ?

Le seigneur de Tailledur savait qu'il n'avait plus le choix désormais. La mort de son serf exigeait réparation par le sang de celui qui l'avait tué. Ainsi était la loi.

Il essaya de jauger une dernière fois son adversaire.

Son cheval était assurément une excellente bête. Un animal magnifique au poil luisant, aux crins si fins qu'on aurait pu les croire de soie tout comme les longs fanons empoussiérés d'or qui couvraient ses robustes canons. Il se tenait depuis son arrêt dans un rassemblé impeccable qui mettait en valeur une musculature travaillée. Posture presque trop parfaite, du moins tenue pendant aussi longtemps. Pourtant la bête ne manifestait aucune amorce de fatigue, pas le plus petit piétinement, ni le moindre mouvement d'oreille. Plus étrange encore, sous l'abri des œillères du magnifique chanfrein ouvragé courant du haut de sa tête à son nez, ses yeux ne semblaient renvoyer aucun éclat. Peut-être une impression générée par l'hideuse tête de démon grimaçant sur la pièce de métal et dont la langue redressée devant de féroces crocs formait une sorte de corne, conférant un air surnaturel à son porteur.

Un harnachement peu ordinaire, remarquablement ajusté à l'étalon qui le portait. Le vieux chevalier n'avait jamais vu pareil métal, une matière d'un noir profond qui, bien que ne brillant pas au soleil, luisait d'une manière dont il n'arrivait pas à définir la teneur. Les ornements quant à eux, malgré leur nature effrayante, dégageaient une beauté qui avait quelque chose de fascinant. Sur la barde de poitrail, s'étalait un monstre dont la gueule béante crachait des flammes qui couraient en volutes stylisés autour de la créature, ses ailes déployées, semblables à celles de dragons, remontaient de chaque côté de l'encolure épaisse de l'entier pour envelopper ses épaules et rejoindre les protections de flancs. Sur celles-ci, une multitude de visages plus tourmentés les uns que les autres grimaçaient en de multiples sarabandes artistiquement agencées pour finir sur la pièce recouvrant la croupe en une avalanche de crânes aux regards vides et pourtant sacrément évocateurs. L'artiste auteur d'un tel ouvrage était assurément exceptionnel, un grand maître !

L'armure qui équipait Sombre-Mort était tout aussi remarquable. Comme celui des bardes du cheval, son métal semblait boire la lumière, les parties ombragées étant inexplicablement plus lumineuses que celles qui auraient dû luire au soleil. Les protections des membres n'étaient pas constituées des trois éléments habituels, mais d'une cascade de pièces se chevauchant les unes les autres, artistiquement découpées suivant l'anatomie qu'elles servaient et sans marque visible d'assemblage. Aussi esthétiques qu'astucieuses, elles devaient procurer au combattant un confort et une aisance qui faisait grandement défaut aux modèles ordinaires. La souplesse de cet équipement lui permettait de monter beaucoup plus haut que les canons rigides sur l'extérieur du bras, le maître forgeron avait donc pu concevoir des spallières de forme relevée et articulées en ailettes à nervures qui ajoutaient indéniablement de la superbe à l'ensemble. Le plastron simulait les reliefs d'un corps robuste là où ceux qu'Aldémar de Tailledur avait coutume de voir ressemblaient plutôt à des copies de barriques. De plus, un savant travail du métal y avait laissé la marque de flammes sombres, un incroyable damasquinage forgé avec délicatesse surlignant le damas noir. Braconnière et flancarts étaient eux aussi remplacés par un inhabituel assemblage de pièces ouvragées et articulées, complétées par le même type de montage destiné à protéger les parties génitales en lieu et place de la traditionnelle cote de maille. Quel royaume pouvait donc bien produire des artisans capables de telles merveilles ?

Pas le plus petit indice, la moindre armoirie, emblème, devise ou symbole pour en savoir un peu plus sur ce chevalier. Les chatoiements de la soie couleur de ténèbres qui recouvrait la selle ou une partie des rênes ne révélaient qu'un damassé flammé assorti au décor du plastron.

Captivé par les nombreux détails de cet équipement vraiment peu ordinaire, le vieil homme sursauta soudain. Le son trop familier de l'acier d'une épée que l'on fait glisser hors de son fourreau venait de le sortir de sa transe.

Une arme tout aussi étonnante que le reste, tant pas sa taille que par les flammes damasquinées près de la garde puis damassées qui venaient là encore lécher artistiquement le sombre acier.

Homme ou démon ?

La certitude du vieux seigneur vacilla en voyant Sombre-Mort faire effectuer un moulinet complet à l'immense lame avant de stopper net son mouvement pour la pointer tout droit dans sa direction. Un geste parfait, d'un coup de poignet, sans la moindre hésitation ni trace d'effort. Aldémar de Tailledur était un vétéran qui savait parfaitement estimer le poids d'une arme et combien elle pouvait peser au bras qui la portait. Et cette épée là, il connaissait plus d'un solide gaillard qui aurait dû la prendre à deux mains pour la manier et la tenir ainsi brandie à bout de bras sans trembler !

Il plissa les yeux pour essayer de transpercer le secret de l'énigmatique heaume, et il lui sembla discerner la pâleur d'une peau claire, l'éclair de deux yeux bleus à l'ombre de la nuit du métal. Un visage !

Blodwal préférait toujours que son adversaire prenne l'initiative du premier assaut, sans doute une façon de s'absoudre. Mais dans certains cas, sa future victime ne lui laissait pas le choix. Ce seigneur n'était pas le premier à rester ainsi coi face à lui. Et avec la réputation qui le précédait, cela risquait d'aller de mal en pis.

C'est sans un mot qu'il planta ses éperons dans les flancs de son étalon. L'animal bondit avec une vélocité peu commune. Dès qu'il se mit en mouvement, les montures des gardes, tout autant que le cheval de leur maître furent pris de panique, les uns se cabrant, les autres effectuant un brusque demi-tour pour prendre la fuite avec des hennissements pointus.

Un des soldats chuta lourdement dans un bruit de casseroles tandis qu'on entendit un ses camarades jurer en essayant de maîtriser sa jument emballée. Les autres, meilleurs cavaliers sans doute, luttaient pour remettre leurs chevaux dans le rang tandis que le vieux guerrier avait déjà repris la main sur le sien pour le jeter en avant sus à l'agresseur, heaume abaissé et épée toute droite en main gauche. Une particularité qui lui avait valu l'avantage dans bien des combats, un brusque changement de trajectoire au moment opportun le porterait du bon côté pour surprendre son adversaire.

Bien calé dans le troussequin de sa selle, Blodwal s'apprêtait à encaisser l'assaut. Il savait que le combat serait bref. Aucune lame n'avait pu infliger le moindre dommage à son armure et l'épée maudite ne pesait pas plus qu'une plume entre ses doigts. Mieux encore, elle semblait elle-même choisir les coups les plus meurtriers, comme si c'était elle qui guidait son bras et non le contraire !

Le choc fut terrible… pour le vieux chevalier. Son épée frappa avec précision juste à l'articulation sous le gorgerin. Un coup bien placé vaut toute la force brute du monde ! Mais sa lame ne parvint pas à glisser entre les deux pièces de métal. Au lieu de ça, le mouvement de pivot imposé par le mouvement contradictoire des deux destriers lui fit accrocher un des reliefs relevés de la protection d'épaule du damas couleur de nuit. Le poignet forcé au-delà du supportable, le seigneur de Tailledur n'eut d'autre choix que de laisser son arme lui échapper alors qu'un coup dans les côtes le déséquilibrait.

Enfin libre de fuir, sa monture galopait déjà nerveusement vers son écurie, un garde à ses trousses quand le vieux guerrier leva la main pour arrêter le reste de ses hommes, qui se jetaient tous en avant pour le secourir.

Ces idiots ne savaient-ils plus rien du code d'honneur ?

— "Gare à qui viendrait ternir l'honneur des Tailledur !" gronda-t-il une dernière fois.

L'incompréhension se lisait dans ses yeux. Il aurait aimé pouvoir protester mais ne le put, le souffle empli d'un sang épais qui l'étouffait. Sombre-Mort venait de lui porter le coup fatal alors qu'il était encore à terre, faisant fi des règles les plus élémentaires des sacro-saintes lois de la chevalerie !

Les chocs sourds d'une cavalcade résonnèrent sous le corps du chevalier à l'agonie. Déjà il n'avait plus la force de relever la tête. Du fond de l'abysse qui engloutissait ses sens, il entendit un appel lointain, une voix familière. Au travers du brouillard qui voilait sa vue, il discerna les naseaux veloutés d'un cheval abrités derrière une pièce de métal sombre venir lui effleurer le visage. La vie qui le quittait se figea un instant quand il réalisa que le souffle de l'animal ne lui nimbait pas la face d'une douce chaleur comme il aurait dû, mais était aussi froid qu'une rafale d'hiver. Son dernier regard accrocha celui de l'équidé. À la place de la douceur tranquille qu'il s'attendait à y trouver, il ne vit qu'un abîme ténébreux qui paraissait sans fond.

Personne ne vit la grimace que fit Blodwal sous son heaume en voyant débouler un jeune cavalier monté à cru sur une petite jument à sang chaud. Avant même que sa monture, l'œil blanc et les nerfs portés à vifs par la brutalité qu'elle venait de subir, n'ait terminé son arrêt, le nouvel arrivant avait planté ses genoux dans la prairie près du vieil homme à terre.

— "Grand-père ! Grand-père ! Répondez-moi !"

Aldémar de Tailledur n'était déjà plus là pour sentir les larmes de son petit-fils réchauffer ses joues alors qu'il le soulevait pour le presser avec force contre lui.

Le chevalier en livrée sombre maudit le sort. C'était ainsi, il le savait pourtant. À chaque fois qu'un vieillard avait relevé son défi, c'était pour préserver la vie de sa descendance." Affronter Sombre-Mort, c'est courir à la mort", voilà ce que la rumeur devait souffler à tous vents. "Ma vie pour celle de ma lignée", était alors la seule voie des patriarches sur qui le couperet du destin tombait.

Et presque à chaque fois, ce superbe sacrifice se révélait vain, et plus d'une famille s'était finalement retrouvée sans héritier mâle pour assurer la pérennité de son nom.

Le jeune homme se redressa, le visage ravagé par un profond chagrin, d'énormes larmes et le sang de son aïeul. Après un coup d'œil plein du feu de la rage sur l'assassin en noir, il balaya de la vue la place dans un mouvement circulaire. Dès que ses yeux accrochèrent ce qu'il cherchait, il se releva après avoir reposé avec délicatesse la dépouille mortelle de son grand-père dans les fleurs et l'herbe froissées. En quelques enjambées, il fut près de l'épée du seigneur de Tailledur pour l'arracher au sol dans laquelle elle s'était fichée. La tenant d'une main par la poignée, soutenant la lame de l'autre, son regard caressa un tout petit instant l'acier miroitant et la fine gravure qui courait près de la garde dans un entrelacs d'arabesques :

"Au cœur et sans peur, l'honneur,
Au fil de ma lame, la loi !"

— "Ta dépouille nourrira nos chiens !"

La fureur avait râpé chaque syllabe de cette voix d'adolescent crachées mâchoires verrouillées.

— "Ton aîné n'a pas failli en relevant ce duel et il l'a perdu avec honneur. Honore à ton tour le nom et les couleurs qu'il te laisse en lui offrant la digne veillée qu'il mérite en sa maison et les funérailles dues à son rang."

Blodwal pria pour que ses paroles ramènent le jouvenceau à la raison. Il était prêt à tout pour atteindre le compte, à tout, mais toutefois pas à ce prix là. Un mort par lignage était une dîme suffisante.

Le tout jeune homme resta un instant figé, le regard perdu dans un monde qui n'appartient qu'aux désespérés, le souffle précipité et les joues agitées de spasmes. Puis, juste après que la jointure de ses doigts ait blanchi alors qu'un filet de sang rougissait le fil de la lame là où sa main s'était soudain crispée, le jeune orphelin faisait siffler l'attribut patriarcal dans un grand mouvement circulaire avec un hurlement à faire trembler les cuirasses les plus épaisses.

L'arme était trop lourde pour de tendres bras encore peu endurcis par les arts de la guerre, Blodwal ne le savait que trop.

Il aurait aimé pouvoir passer son chemin, laisser là l'enfant près de la dépouille de son grand-père et oublier ce nouveau drame. Mais il ne le pourrait pas. Sa volonté était aussi démunie qu'un faon devant un fauve face à celle de son arme maudite. Le damas sombre ne souffrait aucun défi, et son acier n'avait de repos qu'une fois abreuvé du sang de l'impudent.

Personne ne sut jamais que Sombre-Mort avait fermé les yeux sur d'amères larmes pendant que sa lame transperçait la tendre gorge à son cœur défendant.

Le printemps lui-même sembla suspendre l'élan de son hymne à la vie. Blodwal de Hautdefer et les gardes de Tailledur restèrent figés un court moment dans une même horreur : l'atrocité de l'irréparable.

Le hurlement d'une voix de femme déchira l'air depuis le haut des murailles, transperçant aussi bien les cieux que les âmes présentes.

Un cri bref, un coup d'éperon, et le galop lourd d'un destrier de bataille qui s'éloigne à fond de train dans un silence terrifiant furent la seule réponse à la lance glacée du désespoir soudain plantée au beau milieu de la vallée du fief de Tailledur.


. o 0 o .


Un doux parfum de printemps embaumait également ce charmant petit coin de sous-bois au travers des rais de lumière joueurs qui caressaient de mille nuances le vert moussu des abords d'un petit ruisseau gazouillant entre quelques pierres.

La fraîche fragrance de violettes à peine écloses sur la rosette de leur feuillage duveteux dispersait les relents de nausée de Blodwal. Débarrassé de son imposant heaume, le jeune homme, affalé de tout son long dans le camaïeu distillé par les frondaisons, respirait dans le calme reposant de ce lieu à l'écart de toute présence humaine. Il avait laissé de l'autre côté du ru l'étalon noir. Autour de l'animal au souffle à peine perceptible, un triste cercle aux allures de terre brûlée grignotait lentement la verdure généreuse. Son cavalier, un peu effrayé par cet état de fait la première fois qu'il avait fait une halte, en avait finalement conclu qu'il s'agissait là de la manière de se sustenter de ce cheval qui ne broutait ni ne s'abreuvait jamais. Lui non plus n'avait plus besoin de s'alimenter depuis qu'il était équipé de l'armure damassée de flammes, pas plus que la fatigue ou le besoin de dormir ne venaient appesantir ses fins de journées, comme si le grand vide qu'il éprouvait à chaque meurtre lui tenait lieu de repos et nourriture.

Meurtres. Ce mot ne cessait de résonner dans l'esprit de Sombre-Mort. Il avait beau faire, essayer de se concentrer sur le but de ce calvaire consenti, chaque numéro supplémentaire au compte pesait davantage sur le feuillet souillé de sa conscience. L'odeur du sang lui interdisait tout accès à la douce image de son Adelise. Blodwal tenta de forcer encore une fois ses souvenirs à lui apporter un semblant de sérénité… et c'est l'image d'une chaumière au toit alourdi d'une végétation fleurie qui s'imposa à lui.

Une petite bicoque dissimulée aux regards au fond d'une clairière perdue dans les profondeurs de bois à l'inquiétante épaisseur. Le jeune homme perclus de chagrin avait laissé son ancienne nourrice guider son étalon jusque-là. Par quelle folie s'était-il laissé convaincre de venir consulter une sorcière dont la tête était mise à prix par tous les seigneurs alentours ? Pas une sorcière, lui avait rétorqué Galamie, une guérisseuse !
La vieille femme avait obtenu de son maître de pouvoir visiter le jeune homme au plus mal depuis la perte de sa mie. Désespéré, à bout d'arguments et d'éclats de voix, de tisanes et de potions, de conseils et de murmures plus extravagants de jour en jour, Arnégal de Hautdefer n'était plus à un remède miracle près, et il savait combien cette femme était attachée à l'héritier qu'elle avait regardé grandir avec tendresse sous la blancheur de son sein. Quand, au sortir de son entrevue avec son ancienne nounou, l'amoureux transi au regard éteint avait manifesté son désir de sortir enfin de l'ombre de son refuge, c'est même avec empressement qu'il avait fait préparer son étalon favori.

S'il avait su que ce serait pour ne jamais le revoir, sans doute aurait-il réfléchi à deux fois avant de poser sa poigne de guerrier sur l'épaule de son fils unique, manière aussi virile que muette de l'encourager à revenir avec le courage et la dignité nécessaires à la tenue de son rang

Blodwal regrettait de ne s'être pas retourné pour lancer un dernier regard aux deux silhouettes en haut de la tour des remparts. Celle massive et carrée du seigneur des lieux, son père, l'inflexible et redoutable vainqueur de tant de batailles glorieuses ; et l'autre, grande, élancée et digne en toutes circonstances de celle de sa mère. Isagnel de Silendor, cinquième fille d'un roi du Nord avait épousé corps et âme le pays de Hautdefer avec son seigneur, dévotion exemplaire pour celle qui ne fut ni plus ni moins qu'un tribu de guerre cédé à un jeune guerrier dont le bras plein de fougue avait fait merveille.

Une relation polie, mais sans la chaleur d'un amour partagé… voilà le lot couramment dévolu aux unions de la noblesse. Ça ne serait pas le cas pour la sienne avec Adelise, Blodwal lui en avait fait le tendre serment, encouragé par l'incroyable reflet dans le regard de sa promise. Jamais il ne s'était senti aussi grand et fort qu'au travers de ces yeux là !

Avait suivi l'attente dans cette masure emplie de senteurs étranges. La sorcière lui avait cédé sa couche paillée sous le plafond bas encombré de bouquets de plantes séchées, au milieu des coffres et des étagères chargés de pots, d'ossements, de morceaux de bêtes séchés et d'une infinité d'autres choses dont le jeune homme n'avait pas cherché à cerner l'origine.

Enfin la pleine lune avait montré sa bouille réjouie. Ce fut le voyage dans les ombres sinistres d'un bois grouillant de créatures tapies dans la pénombre, la clairière presque étincelante dans le clair-obscur de la lumière nocturne, le grand cercle des champignons à chapeau rouge. Au milieu, le tas de branches et de feuilles préparé pour l'occasion s'était vite embrasé sous l'étincelle d'un briquet frappé de main de maître. La vieille avait alors sorti un chevreau au regard plein de candeur d'un bosquet tout proche et l'avait égorgé sans la moindre hésitation, pour barbouiller, à son grand dam, de sang l'unique témoin de la scène.

Blodwal se souvint fort bien s'être retenu d'occire l'hérétique sur le champ à ce moment là. En fait, il préférait occulter son véritable sentiment du moment : prendre ses jambes à son cou !

La sorcière, dont le regard clair jusqu'alors plein de bonhommie n'aurait jamais laissé présager pareille cruauté, avait rapidement ouvert la poitrine du pauvre animal avant son dernier souffle pour en arracher le cœur. Elle avait ensuite saupoudré le petit organe encore tout palpitant d'un poudre pourpre puisée dans une poche dissimulée dans un des replis de sa longue jupe. La chair s'était révulsée au contact de la poussière colorée avant d'exploser littéralement sitôt jetée dans le brasier à ce moment là à son apogée.

Les couleurs du feu passèrent du jaune-orangé au cramoisi et le jeune homme se souvient fort bien de l'intensité décuplée de la chaleur. Toutefois, fasciné, paralysé par le spectacle, à moins que cela ne soit par la litanie des incompréhensibles incantations récitées par la vieille, il ne put faire le moindre geste pour se soustraire à l'infernale exposition.

Infernale, le mot convenait bien. Car petit à petit, le rouge du feu sembla se distordre, puis prendre forme… un visage enfin, hideux et magnifique à la fois, austère et impérieux, au petit sourire enjôleur mais au regard à terrifier un dieu, un visage donc, émergea de la danse des flammes.

Le reste des souvenirs de Sombre-Mort était très flou. Seuls les termes du pacte demeuraient clairs :

— "Cent nobles vies tu m'offriras, l'élue de ton cœur te rejoindra."

Quant il avait enfin repris ses esprits, le soleil était déjà haut dans le ciel, et il reposait à l'ombre du destrier couleur de nuit entièrement harnaché pour la bataille tandis que lui était vêtu de cette armure tant redoutée. Rien de connu l'entourait, il était manifestement loin des terres de Hautdefer pour se trouver ainsi désorienté.

Avec le souvenir des évènements de cette nuit, lui revint en mémoire sa la décision de définitivement tourner le dos à son ancienne vie. Qui aurait bien pu comprendre le retour à la vie de la belle Adelise ? Et il n'aurait de toute manière jamais pu affronter le regard fier et droit de son père. Ce pacte était une insulte pure et simple à toutes les valeurs des Hautdefer. Une autre vie loin de tout ça était la meilleure décision à prendre, la seule possible.

Mais Dieu, qu'il était dur à honorer ce contrat !

Encore trente-trois. Et combien de fois le cœur au bord des lèvres et la brûlure des larmes aux yeux ?

D'un bond, Blodwal fut sur pieds.

Sa décision était prise ! Et il y a bien longtemps qu'il aurait dû y songer, même si une telle opportunité n'était pas évidente. La chance lui souriait. Après tout, peut-être que le but ultime de cette quête infâme trouvait grâce auprès du Tout Puissant, et que les prières qu'il n'avait pas osé formulées avaient été entendues ?

C'est avec cette dernière pensée que Sombre-Mort se remit en selle sans prêter attention aux buissons et arbrisseaux que l'étrange pouvoir de sa monture avait desséché dans un périmètre qui avait pris une ampleur inquiétante autour de lui.

Pendant trois jours et trois nuits résonna l'écho de la course de l'infernale cavale. Trois jours et trois nuits à ébranler l'assurance des hôtes des bois traversés, à mettre en fuite paysans et colporteurs dans les campagnes, à faire étinceler les pavés mal joints des bourgades en voyant se signer les bigottes et tomber à genoux les pénitents tandis que les hommes en arme retenaient leurs montures effarouchées, plus par peur d'emboîter le pas au cauchemar en marche que par réelle volonté de les calmer pour le poursuivre. Et puis, ils avaient assez à faire à maîtriser les attelages emballés par le souffle du galop d'enfer de cet impressionnant cheval de guerre. Un souffle à la détestable odeur de peur et de panique.

Blodwal n'avait cure des effets de son passage parmi la populace, il chevauchait le cœur léger, bientôt, plus personne n'aurait à craindre Sombre-Mort.

Quant le lourd destrier s'immobilisa enfin au sommet d'une colline dénudée, nulle écume ne blanchissait sa robe d'ébène et pas le moindre essoufflement ne soulevait les quartiers de sa selle. Passé instantanément du mouvement à l'apathie la plus totale, l'animal aurait pu paraître somnoler là depuis des heures.

Avant de mettre sa lame au clair, le chevalier noir embrassa du regard le spectacle qui s'étalait à ses pieds.

La plus vaste plaine qu'il ait jamais vu se déployait jusqu'à des confins dont il ne parvenait pas à distinguer les contours tant l'air était brouillé de poussières. De poussières et de fracas, un vacarme de cris, de hurlements et de hennissement, de piétinements et d'élans, d'os brisés et d'aciers entrechoqués. Le chaos de la bataille montait jusqu'à lui avec la force d'un véritable appel au sang.

Un appel que son épée maudite entendait haut et clair ! Il se retint encore un petit instant de dégainer son arme sombre. Il voulait savourer ces quelques instants bénis, ceux qui précèdent la délivrance.

Même si de très nombreux corps à terre jonchaient l'herbe piétinée, peu de heaumes étaient au sol, peu de chevaux démontés fuyaient le maelström furieux. Il arrivait juste à temps. Juste au moment où la cavalerie en armure des deux camps venait de se heurter pour appuyer les fantassins de premières lignes après avoir dispersé les rangs des archers.

C'est avec la peur au ventre d'arriver après la bataille qu'il avait chevauché depuis sa halte du sous-bois. Bien entendu, il avait trouvé étrange de ne plus rencontrer d'hommes en âge de se battre dans les seigneuries traversées. Mais l'isolement de sa condition l'avait tenu à l'écart des "nouveaux" comme disaient les petites gens. C'est en croisant un vieux colporteur au chariot grinçant qu'il avait eu vent de la bataille inévitable qui devait opposer les vassaux du roi d'Altémir aux armées de l'entreprenant souverain de Garguinard. Blodwal avait entendu parler des appétits territoriaux de ce dernier alors qu'il s'intéressait encore aux affaires de Hautdefer. Le vieux commerçant, presque aveugle, était accompagné d'un insolent gamin qui menait son attelage de bœufs. Sombre-Mort avait apprécié de rencontrer âme qui vive qui ne défaille pas à sa vue. Sans doute le gosse n'aura-t-il pas pris conscience de l'identité de ce chevalier en armes. Il avait les yeux qui brillaient ; remarquant l'absence d'écuyer à la suite de ce seigneur, il eut tôt fait d'étaler sa supposée science en matière de chevaux et d'armures, prêt à planter là le malheureux colporteur et sa marchandise. Blodwal se demanda un instant si le vieil homme avait conscience de la jeunesse et de la carrure chétive de son assistant, pas de quoi mettre en déroute le moindre gredin ! Toujours est-il que le petit maraud connaissait force détails sur un sujet qui le passionnait visiblement. Des précisions arrachées à un ventripotent homme d'arme intercepté plus loin avaient achevé d'apprendre l'essentiel à Sombre-Mort.

Une guerre ! Au moins là, pas de remords ni de cas de conscience… les hommes qui se jettent dans la bataille sont préparés à mourir, leurs épouses à ne pas les revoir. Il ne serait qu'un guerrier de plus parmi les autres, pas un assassin qui sème malheur et malédictions dans son sillage.

La nouvelle exaltation se communiquant à sa monture, l'étalon couleur de nuit le surprit à piaffer d'impatience. À moins que lui aussi ne réponde au criant appel du sang qui piquait les doigts de son cavalier de se joindre à la tuerie. Ne résistant pas davantage au besoin de carnage qui lui brûlait si vivement les veines, Sombre-Mort dégagea soudain la longue épée de son fourreau tandis qu'au même instant, son imposant cheval de bataille s'élançait avec dans les sabots, toute la rage d'un prédateur fondant sur sa proie.

Ce fut un véritable ouragan de muscles et d'acier qui se fraya un chemin au milieu de la piétaille empêtrée dans une mêlée sauvage. Le destrier qu'aucune couleur ne permettait de rallier à un camp ou à un autre renversait, piétinait sans distinction les fantassins de tous bords. Les coups rebondissaient sur ses bardes de protection sans même en bosseler les ornements. Et même si quelques pointes de lances parvinrent à entailler le cuir soyeux, ces blessures n'eurent absolument aucun effet sur ce cheval plus hargneux qu'un chien de combat, bottant et mordant avec sauvagerie tout ce qui passait à sa portée. Quant aux audacieux ou aux malchanceux qui avaient le malheur de se trouver dans le rayon de la lame de son cavalier, leur tête avait vite fait de voler pour rejoindre la poussière collée de sang sous les pieds de la multitude déchaînée.

Enfin, Sombre-Mort parvint à pied d'œuvre. Au cœur de la bataille, il n'hésita pas à piquer férocement ses éperons dans les flancs de l'étalon qui se cabra dans un hennissement furieux. La masse sombre de sa haute stature ne manqua pas d'attirer l'attention des preux les plus proches. Exactement ce que voulait le chevalier noir qui les défia de son épée brandie.

L'instant d'après, il se jetait sur le premier venu pour le pourfendre d'un coup d'estoc mortel que le lourd haubert de guerre de l'infortuné ne ralentit pas. Aussitôt, plusieurs de ses compagnons au brassard flammé de gueule se portèrent en avant pour venger leur camarade.

Sombre-Mort exultait. Jamais Blodwal n'aurait cru pouvoir prendre tant de plaisir à tuer. La frénésie de la bataille lui faisait bouillir les sens, l'épée maudite virevoltait avec exaltation, il lui semblait être en état de grâce. Il ne pensait plus, n'avait plus conscience de respirer ni même d'exister, seul le sang comptait, toujours plus de sang ! Chaque corps qui tombait sans vie le portait toujours plus haut dans une irrépressible extase, un trait de jouissance pure qu'il ne supportait pas de voir s'éteindre. Vite ! Encore !

Il arriva un moment où, se rendant compte que non seulement cet inconnu ne portait aucune marque, mais qu'en plus il abattait sans distinction des combattants des deux bords, ceux-ci commencèrent à s'interroger du regard. Un rugissement couvrit le vacarme assourdissant des hommes tout à la dure besogne de s'entretuer :

— "Par le sang du diable, qui es-tu donc ? Ne sais-tu donc contre qui tu dois te battre ?"

Les flammes de la lame damassée de noir cessèrent un court instant leur danse de mort pour saluer d'un geste ample la question :

— "Sombre-Mort sera mon nom pour ce jour et la seule couleur que réclame ma lame est celle du sang !"

On aurait presque pu voir blêmir certains heaumes, car la réputation du sinistre chevalier était telle, que nombre de combattants connaissaient la signification de son nom. Un cri de haine rallia plusieurs braves.

— "Chien d'assassin ! Vildemor, Tailledur, Brasderoc, à moi ! Lavons dans le sang de ce pourceau l'honneur des innocents et de nos amis tombés sous les coups de sa félonie !"

La rage guerrière de Blodwal connut un petit flottement à l'énoncé du deuxième nom. Effectivement, il reconnut sur un des chevaliers de haute taille qui fondaient sur lui le blason d'azur à chevron d'or et au chef d'or chargé de trois aigles éployés d'azur. L'héritier direct d'Aldémar de Tailledur se portait à sa rencontre ! Sûrement ignorait-il encore qu'il n'avait plus ni père ni fils. Pour la première fois depuis le début de la bataille, Sombre-Mort sentit tout le poids du pacte maudit peser sur son bras.

L'assaut fut aussi franc que brutal, et le chevalier noir faillit pour la première fois s'en trouver désarçonné. Il lui fallut toute sa force, intacte malgré sa longue chevauchée et la bataille, pour rester en selle. Il dut aussi son salut autant à l'exceptionnelle résistance de son damas sombre qu'au roc sans faille entre ses cuisses. Son destrier avait brisé l'assaut des chevaux adverses sans frémir. Un hennissement d'effroi déchira l'air alors que pliait la barde d'encolure de l'alezan prise dans les mâchoires de l'implacable étalon. La monture d'un autre chevalier, renversée par la force d'inertie de la masse qu'il venait de percuter, galopait après s'être prestement relevée seule vers de meilleurs auspices, laissant son cavalier démonté à la merci de la morsure froide d'une lame flammée de noir.

La lutte fut plus que jamais âpre et sans merci. Blodwal n'aurait su dire combien de temps il tailla et ferrailla, chargea et trancha, estoqua et transperça. Quand enfin son épée maudite ne trouva plus de sang auquel s'abreuver, le crépuscule embrasait le champ de bataille déserté en allongeant de sinistre façon les ombres mortelles des corps jonchant le sol empourpré de deuil.

Tout à leur haine pour les uns, à sa tâche pour l'autre, aucun des belligérants de ce combat dans le combat n'avait entendu la fin de la bataille sonnée par les deux chefs de guerre.

Sombre-Mort restait seul… seul entouré des dépouilles de ceux qui avaient osé défier la camarde incarnée. Il ne s'était même pas rendu compte avoir occis le nouveau seigneur de Tailledur. Il lui fallait pourtant se rendre à l'évidence, c'était bien son cadavre ensanglanté qui gisait en partie sous celui d'un cheval gris qu'un coup derrière la nuque avait presque décapité. Même les chevaux ! La lame sombre faillit lui glisser de la main.

Au-delà de sa lassitude, un chiffre s'imposa soudain : quatre vingt dix neuf ! Quatre vingt dix neuf !

Hélas, il n'avait pas pu se tromper. Le compte était la seule chose, l'unique marque de conscience qu'il avait réussi à maintenir pendant le carnage.

C'est le heaume las que Blodwal mit sa monture, à la robe à présent plus rouge que noire, en route vers l'air salutaire des collines au pied desquelles s'échouait le funeste tapis funèbre déjà convoité par les criaillements avides de bandes de corbeaux. Son œil s'éclaira toutefois au râle de blessés implorant assistance à l'ombre de sa monture. Mais hélas, aucun noble blason qui mérita d'être achevé pour le compte.

L'étalon aux crins poissés de sang s'immobilisa soudain peu après la lisière des dernières victimes de la bataille. Surpris, Sombre-mort releva la tête. Et il le vit !

Le numéro cent !

Le numéro cent était là ! Posté sur la plus proche colline, il semblait vouloir défier le seul combattant encore debout dans la morne plaine.

Sans autre forme de préambule, le chevalier noir releva sa lame maudite tout en lançant sa monture à l'assaut de la délivrance annoncée. Emporté par l'enthousiasme de la perspective du but atteint, il ne remarqua pas la livrée d'un blanc immaculée qui faisait pourtant curieusement écho à son équipement sombre souillé d'écarlate.

Le galop d'un étalon à la robe aussi claire qu'une neige vierge répondit à celui de l'infatigable monture du chevalier couleur de ténèbres.

La longue lance en avant du nouveau venu ne plia pas. L'invulnérable destrier noir s'effondra sans un son, entraînant dans sa chute mortelle son cavalier. C'est totalement abasourdi et désorienté que Blodwal se redressa lentement, le corps meurtri par les chocs répétés d'une succession de roulades non contrôlées sur le sol. Là-bas, gisait le cadavre d'un étalon qu'il n'aurait pas reconnu sans son harnachement identifiable entre tous. En lieu et place du destrier de bataille sombre, se desséchait à vue d'œil la dépouille d'un cheval dont il crut reconnaître avec effroi la robe aussi singulière que familière. Doromir !
Son étalon favori, superbe animal aux crins dorés acquis à prix d'or à un négociant venu de ces lointaines contrées de l'Est… de ces pays merveilleux où même les chevaux ont la couleur du rêve.

Tout à la stupéfaction de sa découverte, il ne vit même pas venir le coup. Sa vision se brouilla douloureusement sur une silhouette nimbée d'un blanc éclatant sur fond de ciel de feu, tandis que tombèrent deux mots : numéro cent !

L'instant d'après, il était nu et son corps flambait littéralement, il pouvait voir sa peau et sa chair frémir en grillant alors qu'une douleur purement insoutenable lui vrillait les sens. Recroquevillé par la souffrance, il tenta de se lever, mais le sol brûlant recouvert d'une infinité de pointes acérées déchira aussitôt son corps à vif.

L'enfer ! Le mot claqua dans son esprit avec la force de l'évidence.

Avant qu'il ait pu se remettre du choc de cette constatation, un hurlement le fit sursauter. Une masse chuta verticalement juste devant lui dans une grande envolée de plumes blanches aussitôt consumées par la chaleur ambiante. Une jeune femme à la beauté sans pareille se redressa les yeux plein d'effroi. Adelise !

À peine eut-il reconnu sa si jolie promise, qu'elle aussi se métamorphosa littéralement sous ses yeux. Sa peau si parfaite se plissa comme prune desséchée par le soleil après avoir rougi et cloqué, ses longs cheveux disparurent le temps d'une éphémère torche tandis que les deux magnifiques ailes blanches qui ornaient son dos se consumèrent dans un étincelant crépitement. Très vite, ne resta plus de la fraîche jeune fille en fleur qu'une hideuse créature rougeâtre aux chairs racornies, à l'horrible sourire figé sur les dents d'une bouche sans lèvres, au visage devenu insoutenable en l'absence de nez et de paupières, le crâne dénudé juste encadré par deux parodies d'oreilles. La chose qui souffrait visiblement autant que lui eut un hoquet en regardant elle aussi ce qui restait de ses mains auparavant si délicates. Elle releva des globes oculaires emplis à la fois de frayeur, de douleur et d'incompréhension pour hurler d'horreur en fixant le monstre qui lui faisait face. Elle non plus ne parvint pas à se tenir debout sur ce sol de torture, et c'est à quatre pattes, en se contorsionnant, qu'elle entreprit de s'éloigner du démon qui l'avait accueillie en ce lieu de cauchemar.

Le sang de Blodwal ne fit qu'un tour. Sa rage fusa dans un seul cri :

— "Trahison !"

Un rire dantesque secoua l'espace, suivi de ces mots :

— "Trahison ? Que voilà un vilain mot Blodwal de Hautdefer !
N'ai-je point tenu mes engagements comme tu as tenu les tiens ?"

Des larmes qui lui parurent fraîches dévalèrent les joues suppliciées du damné.

— "Ce n'était pas "ça" notre pacte !

— "Bien sûr que si mon ami, n'avais-tu compris que ton âme dès le début m'était acquise ? Tu vois, j'ai été bon prince, je l'ai inclus au compte des cent pour t'éviter de la besogne… et j'ai tenu parole, ta promise t'a bel et bien rejoint pour l'éternité. Que demander de plus ?"


FIN
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MessageSujet: Re: Le Chevalier de Sombre-Mort (Foenidis)   Dim 27 Mar - 18:22

C'est vraiment pas mal ! Je m'attendais pas du tout à la fin, je dois être trop habitué aux histoires qui se finissent bien Very Happy

Je pense que tu te sous-estimes !
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MessageSujet: Re: Le Chevalier de Sombre-Mort (Foenidis)   Dim 27 Mar - 20:55

Juste pour savoir, tu mets combien de temps pour écrire une histoire de cette taille ?
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MessageSujet: Re: Le Chevalier de Sombre-Mort (Foenidis)   Dim 27 Mar - 23:07

Sombre- Mort m'a peut-être pris entre 3 et 5 heures d'écriture pure, difficile à évaluer, je ne regarde jamais l'heure quand j'écris, en plus je fais des pauses pour faire autre chose.

Ajouter à ça les recherches pour le vocabulaire des pièces d'armure, la réflexion pour l'invention des noms qui sont tous inédits et un peu de relecture et correction (surtout sur la première partie, je n'ai pas eu le temps sur la seconde qui est donc brute d'écriture...).
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MessageSujet: Re: Le Chevalier de Sombre-Mort (Foenidis)   

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Le Chevalier de Sombre-Mort (Foenidis)

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